Izzo, le sel de Marseille : relire la trilogie de Fabio Montale
14 février 2021
Je relis Izzo tous les deux ou trois ans. C'est un rituel. Je ressors les trois volumes de la trilogie, je me sers un verre, et je redescends avec Fabio Montale vers le port. La première fois, c'était en 1996, sur un quai de gare à Lyon, l'édition Série Noire dans la poche du blouson. Vingt-cinq ans plus tard, le livre est corné, taché, recollé au scotch. Il a vécu. Comme moi. Comme Marseille.
Jean-Claude Izzo est mort le 26 janvier 2000, à Marseille, à cinquante-cinq ans. Un cancer. Il n'aura écrit que trois romans noirs, plus quelques textes courts et de la poésie. Trois romans. C'est peu et c'est immense. Ces trois-là ont changé ce que le polar français pouvait dire d'une ville, d'une classe, d'une mer.
Trois livres, une seule ville
La trilogie commence avec « Total Khéops », publié en 1995 dans la Série Noire de Gallimard. Le titre vient d'une chanson d'IAM, le groupe de rap marseillais, et déjà tout est dit : Izzo écoute sa ville, il en prend le langage, le rythme, les colères. Suivent « Chourmo » en 1996, puis « Solea » en 1998. Le mot chourmo, en provençal, désigne les rameurs enchaînés des galères. Izzo en fait une fraternité, celle des gens d'ici qui rament ensemble. Le mot dit tout du projet.
Le héros s'appelle Fabio Montale. Fils d'immigrés italiens, ancien voyou des quartiers nord devenu flic, puis flic dégoûté qui démissionne. Il pêche. Il cuisine. Il écoute Miles Davis et Lili Boniche. Il aime trop, il boit trop, il pleure ses morts. Montale n'est pas un super-héros. C'est un homme fatigué qui aime sa ville comme on aime une femme impossible.
La trilogie tient sur une amitié fondatrice, celle de trois gamins du Panier : Fabio, Manu et Ugo. Trois frères de misère, séparés par la vie. L'un devient flic, les deux autres restent du mauvais côté. Quand le livre s'ouvre, Manu est déjà mort, abattu. Ugo revient pour le venger et meurt à son tour. Montale reste seul, dernier survivant d'une jeunesse fauchée. Toute la trilogie sera la longue addition de ces morts. Izzo écrit le polar comme une comptabilité du deuil. On ne s'en remet pas, et c'est le but.
La trilogie en bref
| Titre | Année | Éditeur | Cœur du livre |
|---|---|---|---|
| Total Khéops | 1995 | Gallimard, Série Noire | Le meurtre de deux amis d'enfance, Manu et Ugo. La mafia, les quartiers nord, la jeunesse perdue. |
| Chourmo | 1996 | Gallimard, Série Noire | La disparition d'un adolescent. Le racisme, les réseaux, l'islam des banlieues, la corruption locale. |
| Solea | 1998 | Gallimard, Série Noire | Une journaliste traquée par le crime organisé. La fin de Montale, le bilan d'une vie, la mer. |
Une ville qui a un goût et une odeur
Ce qui frappe, à la relecture, ce n'est pas l'intrigue. Les intrigues d'Izzo sont solides mais classiques : règlements de comptes, mafia, trafic, corruption. Non. Ce qui reste, c'est la sensation physique de Marseille. On sent le mistral. On goûte les supions frits, les pieds-paquets, l'anisette du bar de Hassan, sur la place de Lenche. Izzo cuisine dans ses romans comme on prie. Chaque recette est une déclaration d'amour à un monde qui disparaît.
Il y a les lieux, et ils sont vrais. Le Vallon des Auffes et ses cabanons de pêcheurs. Les Goudes, au bout du monde, où Montale a sa maison. Le Panier, le vieux quartier sur la colline. La Major, la digue du large, l'Estaque cher à Cézanne. Izzo ne décrit pas Marseille en touriste. Il la connaît par les pieds, par le ventre, par la mémoire de l'enfance pauvre. Né en 1945 dans le quartier du Panier, fils d'un Italien et d'une Espagnole, il portait la ville dans son sang.
Marseille n'est pas une ville pour touristes. Il n'y a rien à voir. Sa beauté ne se photographie pas. Elle se partage. Ici, il faut prendre parti, se passionner. Être pour, être contre. Être violemment.
Jean-Claude Izzo, « Total Khéops », Série Noire, 1995
Le noir comme conscience politique
On range Izzo dans le « néo-polar méditerranéen », étiquette commode et un peu paresseuse. Il y a du vrai, pourtant. Izzo descend en droite ligne de Manchette, le maître du roman noir politique des années 1970, celui de « Nada » et du « Petit bleu de la côte ouest ». Manchette disait que le roman noir est le grand roman moral de la violence. Izzo prend cette idée et la chauffe au soleil du Sud.
Car la trilogie est politique de bout en bout. Elle parle du Front national qui monte à Marseille dans les années 1990. Elle parle du racisme ordinaire, des contrôles au faciès, des bavures. Elle parle des fils d'immigrés que la République abandonne. « Chourmo » est sans doute le plus dur sur ce point. Izzo n'accuse pas frontalement. Il montre. Et c'est pire. Le désespoir social y est une eau noire qui monte lentement.
Comparons un instant. Là où le Paris de Manchette est froid, mécanique, abstrait dans sa critique du capital, le Marseille d'Izzo est charnel. Manchette dissèque. Izzo embrasse. L'un écrit avec un scalpel, l'autre avec ses tripes. J'aime les deux. Mais quand j'ai le cafard, c'est Izzo que je relis. Manchette me donne raison sur le monde. Izzo me console d'y vivre.
On oublie souvent que la Série Noire, en 1995, n'était pas une évidence pour ce genre de texte. La collection fondée par Marcel Duhamel chez Gallimard en 1945 avait porté Chandler, Hammett, puis tout le néo-polar français. Patrick Raynal, qui la dirige à l'époque, parie sur Izzo. Bon flair. « Total Khéops » se vend, le bouche-à-oreille fait le reste, et un genre quasi régional devient une affaire nationale. Sans Raynal, sans cette maison, peut-être que ces trois livres seraient restés confidentiels. L'histoire littéraire tient parfois à un éditeur qui dit oui.
Pourquoi Solea brise le cœur
« Solea », le troisième volume, porte le nom d'un morceau de Miles Davis, sur l'album « Sketches of Spain » de 1960. Tout Izzo est là : le jazz, l'Espagne perdue, la mélancolie. C'est le livre de la fin. Montale sait qu'il va mourir. Il le sait dès les premières pages. Izzo aussi, peut-être, savait pour lui-même. Le livre paraît en 1998. L'auteur meurt deux ans après.
Il faut lire la dernière scène avec attention. Je ne la raconterai pas ici, par respect pour ceux qui n'ont pas encore ce bonheur devant eux. Je dirai seulement ceci : peu de romans noirs osent une fin aussi nue, aussi peu spectaculaire, aussi vraie. Pas d'explosion. Pas de coup de théâtre. Juste un homme, la mer, et le poids de toutes ses amitiés mortes. J'ai pleuré à trente ans. J'ai repleuré à cinquante. Ce n'est pas de la nostalgie. C'est de la reconnaissance.
L'héritage d'un homme du port
Izzo a ouvert une porte. Après lui, le polar méditerranéen est devenu un genre à part entière. On lui doit, indirectement, des auteurs comme Maurice Attia ou François Thomazeau, et bien au-delà de nos frontières, le succès du polar italien de Camilleri se nourrit de la même sève : une ville, une cuisine, une mémoire, une colère douce. Le noir cesse d'être une affaire de grandes capitales grises. Il prend le soleil. Il prend l'accent.
Pour qui veut creuser, notice consacrée à Jean-Claude Izzo sur Wikipédia donne une bibliographie complète et les repères biographiques sûrs. Mais le meilleur portrait de l'homme reste dans ses livres. Montale, c'est lui. Le flic qui démissionne plutôt que de trahir les siens, c'est le portrait d'un journaliste de gauche, militant, qui n'a jamais cessé d'aimer les vaincus. Izzo écrivait pour les gens de peu. Il leur a donné une épopée.
Alors voilà. Si vous n'avez jamais lu Izzo, commencez par « Total Khéops ». Lisez-le lentement. Faites-vous un verre de pastis, même si vous n'aimez pas ça, par solidarité. Et écoutez Marseille respirer entre les lignes. Vous comprendrez pourquoi, vingt-cinq ans après, un vieux chroniqueur fatigué comme moi ressort encore ces trois petits livres de la Série Noire, et redescend vers le port avec un mort dans le cœur et le sel sur les lèvres.